Quand l’histoire personnelle dynamise les choix professionnels : « Oh mais toi, tu ne peux pas être la directrice-adjointe ! »
Résumé
Ce titre reprend la phrase d’une directrice d’école en milieu francophone albertain lors d’un entretien qualitatif, durant lequel elle exprime sa position face aux défis socio-scolaires et à l’inclusion des élèves d’origine immigrante et de leurs familles dans l’institution scolaire multiethnique qu’elle dirige. La province canadienne de l’Alberta a enregistré une immigration significative en provenance du continent africain francophone au cours des dernières années. Les données du recensement canadien de 2016 indiquent que 67 pour cent de l’immigration francophone dans la province est originaire du continent africain.
Dans les écoles francophones albertaines, l’absence de données précises sur l’origine ethnique des élèves dans les écoles francophones (Jacquet & André, 2021) rend potentiellement difficile la mise en place de mesures adaptées à l’intégration socio-scolaire des élèves d’origine immigrante et à tisser le lien avec leurs familles. À cet égard, les directions d’école sont de prime abord celles qui insufflent une culture d’école inclusive et mobilisent le personnel enseignant dans sa mise en œuvre.
En nous basant sur le témoignage de Hélène, une directrice d’école francophone située dans la région métropolitaine d’Edmonton qui accueille une majorité d’élèves d’origine immigrante, nous analysons comment sa propre histoire migratoire et son expérience en tant qu’élève dans les écoles francophones en Alberta conditionne dans une large mesure sa posture professionnelle d’équité et d’inclusion à l’égard des élèves et des parents d’origine immigrante dans son école.
Nous faisons appel notamment au principe sociogénique conceptualisé par Sylvia Wynter (2001), qui perçoit l’humain comme hybride fait de chair et d’histoires. Selon l’auteure, ces histoires façonnent le monde et la vision du monde renforçant non seulement l’aspect situé de ces expériences, mais aussi leur dimension sociopolitique.
Par ailleurs, plusieurs travaux, notamment ceux de Gélinas-Proulx, Labelle et Jacquin (2017), Gélinas-Proulx et Shields (2016); Larochelle-Audet, Magnan, Doré et St-Vincent, (2023), Potvin et al. (2016), ont exploré en détail les notions de diversité, d’équité, d’inclusion, et de leadership éducatif. Selon Shields (2010), le leadeurship transformatif repose sur une visée de justice et de démocratie. Il interroge les pratiques scolaires d’iniquités pour proposer des solutions qui soient plus équitables, inclusives et socialement plus justes (Gélinas-Proulx et Shields 2016).
Le cas d’Hélène illustre parfaitement cette double posture de leadeur transformatif dans l’école multiethnique qu’elle dirige et de modèle positif qu’elle représente en tant que directrice minorisée et racisée pour les élèves d’origine immigrante et leurs familles.

Le Forum mondial sur l’éducation, tenu en mai 2015 à Incheon sous l’égide de l’UNESCO et ses partenaires, s’est conclu par la Déclaration d’Incheon pour l’Éducation 2030, un engagement historique de transformer la vie grâce à une nouvelle vision de l’éducation et à des actions courageuses et innovantes pour la réaliser. Le Cadre d’action Éducation 2030, qui établit cette nouvelle vision de l’éducation pour les 15 années à venir, a été adopté par plus de 180 états membres de l’UNESCO. Quatre ans plus tard, à la 9e Réunion mondiale de la Consultation collective des ONG pour Éducation 2030 (CCONG-Éducation 2030), qui s’est tenue en Tunisie en 2019, les organisations participantes ont affirmé que le monde est confronté à une crise éducative, causée par un manque de volonté politique, une faible priorisation de l’éducation et un financement insuffisant. De plus, elles ont constaté une tendance croissante à la commercialisation de l’éducation, ce qui contribue à creuser davantage les inégalités. Les systèmes éducatifs mondiaux ne semblaient pas respecter l’engagement pris dans le programme Éducation 2030. Le ministre de l’Éducation de la Tunisie d’alors avait, à la même occasion, souligné que la plupart des pays n’avancent pas suffisamment pour atteindre les objectifs fixés pour 2030. Il a appelé à une reconnaissance de l’importance stratégique de l’éducation pour toutes les nations et a encouragé la société civile à jouer un rôle majeur dans la mobilisation pour y parvenir.