Entre crispations identitaires et quête de reconnaissance : co-construire le vivre-ensemble à l’école en contexte d’hyperdiversité
Résumé
La société québécoise évolue dans un contexte d’hyperdiversité sans précédent, marqué par l’imbrication de multiples rapports sociaux : ethnicité, langue, culture, genre, religion et classe sociale. Cette hyperdiversité s’inscrit dans des transformations structurelles plus larges liées à la mondialisation, aux migrations contemporaines, aux crises géopolitiques et à la numérisation des interactions sociales. Loin de se traduire uniquement par une pluralisation des appartenances, ces dynamiques s’accompagnent d’une amplification des inégalités sociales et d’une fragilisation de la cohésion sociale (Ozer et al., 2023; Hickman & Mai, 2015). La diffusion de discours populistes et xénophobes, la banalisation de formes de racisme systémique et les fractures idéologiques croissantes dans l’espace public contribuent à amplifier les tensions interethniques, interreligieuses et de genre. Les milieux scolaires n’échappent pas à ces dynamiques. Les écoles secondaires, en particulier, apparaissent comme des espaces traversés par des tensions latentes, des peurs diffuses et des crispations identitaires, tant chez les élèves que parmi le personnel scolaire et les familles, au sein des groupes minoritaires comme majoritaires. Cette situation soulève des questions centrales quant aux stratégies éducatives à déployer pour dépasser les clivages et renforcer le vivre-ensemble et le sentiment d’appartenance à une même
communauté.
C’est dans ce contexte qu’une instance éducative locale, préoccupée par l’état du climat dans ses établissements, a initié une recherche-action dans trois écoles pilotes, afin d’examiner de plus près les dimensions jugées particulièrement fragiles et d’identifier des leviers d’action concrets. Le projet comprend 3 phases : 1) réaliser le portrait du climat scolaire interculturel dans chacune des trois écoles, 2) co-construire des plans d’action destinés à améliorer le climat, 3) assurer la mise en oeuvre, le suivi et l’évaluation des plans d’action élaborés. La recherche-action repose sur une méthodologie mixte, combinant des données qualitatives et quantitatives : questionnaires pré et post test pour documenter le climat scolaire interculturel dans les trois établissements, phases d’observation et d’immersion prolongées sur chaque site, ainsi qu’entretiens de groupe menés auprès d’élèves, de membres du personnel scolaire et de parents.
La communication présente les résultats préliminaires des deux premières phases du projet en mettant en lumière les divergences entre les préoccupations des élèves et celles du personnel scolaire dans les trois établissements étudiés. Bien que les deux groupes reconnaissent l’importance des enjeux liés à la diversité et au vivre-ensemble, leur compréhension des problèmes et des priorités d’action diffère sensiblement. Les élèves perçoivent généralement la diversité de manière plus positive que le personnel scolaire et expriment le besoin d’être davantage écoutés, reconnus et pris au sérieux par les adultes de l’école. Ils identifient comme enjeux prioritaires la lutte contre les injustices, la discrimination et le racisme, dénonçant le manque d’intervention lorsque des membres du personnel sont impliqués ainsi qu’un certain sentiment d’impunité. De son côté, le personnel scolaire tend à minimiser la compréhension que les élèves ont de ces dynamiques et priorise davantage les enjeux liés au vivre-ensemble, à la citoyenneté, à la cohésion du groupe et au maintien d’un climat interculturel harmonieux. La communication discutera des tensions que révèlent ces postures différenciées, notamment entre une approche centrée sur la préservation du climat scolaire et une autre axée sur la reconnaissance des injustices vécues et des rapports de pouvoir. Elle interrogera les défis que ces écarts de perception posent pour la mise en œuvre des plans d’action. Plus largement, elle ouvrira une réflexion sur les conditions favorisant des espaces de dialogue permettant une meilleure reconnaissance des expériences des élèves, une prise en compte plus explicite des inégalités et la construction de réponses éducatives conciliant justice sociale, reconnaissance et cohésion collective. En dialoguant avec les questionnements de l’axe 3 du forum, cette contribution propose une réflexion critique sur les conditions qui favorisent le passage du sentiment de menace à la reconnaissance mutuelle et l’appartenance, afin de soutenir les apprenants à devenir des acteurs du changement dans une société pluraliste.

Le Forum mondial sur l’éducation, tenu en mai 2015 à Incheon sous l’égide de l’UNESCO et ses partenaires, s’est conclu par la Déclaration d’Incheon pour l’Éducation 2030, un engagement historique de transformer la vie grâce à une nouvelle vision de l’éducation et à des actions courageuses et innovantes pour la réaliser. Le Cadre d’action Éducation 2030, qui établit cette nouvelle vision de l’éducation pour les 15 années à venir, a été adopté par plus de 180 états membres de l’UNESCO. Quatre ans plus tard, à la 9e Réunion mondiale de la Consultation collective des ONG pour Éducation 2030 (CCONG-Éducation 2030), qui s’est tenue en Tunisie en 2019, les organisations participantes ont affirmé que le monde est confronté à une crise éducative, causée par un manque de volonté politique, une faible priorisation de l’éducation et un financement insuffisant. De plus, elles ont constaté une tendance croissante à la commercialisation de l’éducation, ce qui contribue à creuser davantage les inégalités. Les systèmes éducatifs mondiaux ne semblaient pas respecter l’engagement pris dans le programme Éducation 2030. Le ministre de l’Éducation de la Tunisie d’alors avait, à la même occasion, souligné que la plupart des pays n’avancent pas suffisamment pour atteindre les objectifs fixés pour 2030. Il a appelé à une reconnaissance de l’importance stratégique de l’éducation pour toutes les nations et a encouragé la société civile à jouer un rôle majeur dans la mobilisation pour y parvenir.