Former les enseignants en Tunisie à l’ère des transitions numérique et durable : enjeux, contraintes et perspectives
Résumé
Dans un contexte marqué par l’accélération des transitions numérique et durable, la formation des enseignants constitue un levier central pour accompagner les transformations des systèmes éducatifs contemporains (UNESCO, 2021). En Tunisie, ces mutations s’inscrivent dans un paysage éducatif traversé par des réformes successives, des contraintes structurelles persistantes et des attentes sociales accrues à l’égard de l’école, plaçant les enseignants au cœur de tensions entre injonctions institutionnelles et réalités du terrain. Cet article analyse les enjeux, les contraintes et les perspectives de la formation des enseignants tunisiens face à ces transitions, en mobilisant un cadre théorique pluridisciplinaire articulant la pédagogie critique, les approches sociotechniques du numérique éducatif et les fondements de l’éducation au développement durable. À la suite de Freire (1974), la formation est envisagée comme un processus émancipateur visant le développement du pouvoir d’agir des enseignants, tandis que le numérique éducatif est analysé comme un phénomène social et politique, traversé par des rapports de pouvoir et des inégalités d’accès aux ressources (Selwyn, 2016). L’éducation au développement durable est appréhendée dans une perspective critique et transformatrice, intégrant les dimensions éthiques, sociales et environnementales de l’éducation (Sauvé, 2014). La problématique interroge la capacité des dispositifs de formation initiale et continue en Tunisie à développer des compétences professionnelles intégrées, dépassant une logique techniciste pour favoriser la réflexivité, l’esprit critique et l’engagement citoyen, dans un contexte marqué par la standardisation des politiques éducatives et la persistance d’inégalités structurelles.
L’étude s’appuie sur une méthodologie qualitative compréhensive combinant des entretiens semi-directifs réalisés auprès d’enseignants du primaire et du secondaire, de formateurs et de responsables pédagogiques, ainsi qu’une analyse de documents institutionnels relatifs aux orientations nationales de formation. L’analyse thématique des données révèle une appropriation inégale du numérique éducatif, souvent limitée à des usages instrumentaux centrés sur l’outil, ainsi qu’une intégration marginale des enjeux de durabilité dans les dispositifs de formation, confirmant les constats de Biesta (2015) sur la réduction de l’éducation à des logiques de performance et de mesure. Les enseignants expriment un sentiment de décalage entre les discours officiels valorisant l’innovation et les conditions réelles d’exercice du métier, marquées par un manque de ressources, de formation continue et d’accompagnement pédagogique. Toutefois, les résultats mettent également en évidence l’émergence de pratiques locales innovantes et de stratégies d’adaptation, révélant des formes de résistance pédagogique et d’appropriation critique du numérique. La discussion souligne les limites d’une approche prescriptive et technocentrée de la formation des enseignants et plaide pour une refondation des dispositifs de formation fondée sur une articulation étroite entre numérique, durabilité et justice sociale, en cohérence avec une vision critique de l’éducation comme bien commun (UNESCO, 2021). En conclusion, l’article met en avant la nécessité de concevoir la formation des enseignants en Tunisie comme un processus situé, participatif et réflexif, capable d’accompagner une transformation durable des pratiques éducatives, tout en ouvrant des perspectives de recherche portant sur l’analyse comparative de dispositifs de formation innovants dans les contextes éducatifs du Sud global.

Le Forum mondial sur l’éducation, tenu en mai 2015 à Incheon sous l’égide de l’UNESCO et ses partenaires, s’est conclu par la Déclaration d’Incheon pour l’Éducation 2030, un engagement historique de transformer la vie grâce à une nouvelle vision de l’éducation et à des actions courageuses et innovantes pour la réaliser. Le Cadre d’action Éducation 2030, qui établit cette nouvelle vision de l’éducation pour les 15 années à venir, a été adopté par plus de 180 états membres de l’UNESCO. Quatre ans plus tard, à la 9e Réunion mondiale de la Consultation collective des ONG pour Éducation 2030 (CCONG-Éducation 2030), qui s’est tenue en Tunisie en 2019, les organisations participantes ont affirmé que le monde est confronté à une crise éducative, causée par un manque de volonté politique, une faible priorisation de l’éducation et un financement insuffisant. De plus, elles ont constaté une tendance croissante à la commercialisation de l’éducation, ce qui contribue à creuser davantage les inégalités. Les systèmes éducatifs mondiaux ne semblaient pas respecter l’engagement pris dans le programme Éducation 2030. Le ministre de l’Éducation de la Tunisie d’alors avait, à la même occasion, souligné que la plupart des pays n’avancent pas suffisamment pour atteindre les objectifs fixés pour 2030. Il a appelé à une reconnaissance de l’importance stratégique de l’éducation pour toutes les nations et a encouragé la société civile à jouer un rôle majeur dans la mobilisation pour y parvenir.