SÉANCE — ESDST-10
Samedi 31 octobre 2026
15h30
Salle El Jem
Résumé de la communication

Fabriquer l’école française ailleurs : normes éducatives, stratégies familiales et concurrence scolaire dans le réseau d’enseignement français au Maroc

Résumé

Cette communication propose d’examiner les établissements français au Maroc (EFM) comme un terrain privilégié pour analyser les reconfigurations contemporaines de l’éducation dans une perspective comparatiste et postcoloniale. Situés hors d’Europe mais porteurs d’un projet éducatif historiquement lié à l’État français, les EFM constituent un espace où se rejouent les tensions entre héritages coloniaux, circulation transnationale des normes scolaires et dynamiques locales d’appropriation.

Le public de ces établissements est majoritairement composé de fractions supérieures de la société marocaine, définies, dans une perspective réputationnelle (Hjelbrekke et Korsnes, 2013), comme des élites disposant de ressources importantes (Khan et al., 2015). Dans un contexte de mondialisation des classes sociales, ces groupes se caractérisent par l’essor d’un « capital culturel international » (Wagner, 2020), mobilisé comme ressource scolaire et comme horizon d’avenir pour leurs enfants. Cette dynamique soulève une question centrale : que deviennent les visées éducatives portées par les établissements français lorsqu’elles se déploient dans un espace marqué par des trajectoires historiques et des attentes familiales spécifiques ?

Mobilisant une enquête ethnographique menée dans quatre EFM entre 2023 et 2025 (observations, 73 entretiens semi-directifs auprès d’élèves, parents, enseignants et personnels), l’analyse met en évidence une tension entre :

1. les visées réflexives « universalistes » portées par les établissements en gestion directe (EGD), héritières de la tradition « émancipatrice » de l’école française (van Zanten, 2009) ;

2. les visées réflexives « situées » portées par les familles, orientées vers des projets de mobilité sociale et internationale largement déconnectés du modèle scolaire français.

Cette tension est amplifiée par la concurrence croissante d’établissements « partenaires » financés par des capitaux privés. Ne parvenant pas à attirer les élèves les mieux dotés scolairement, ces établissements développent une niche éducative (Dupriez et Wattiez, 2016) basée sur des visées « para-instrumentales » qui miment la performance scolaire tout en proposant des promesses éducatives plus flexibles. L’étude montre ainsi comment se fabrique un ordre éducatif local hybride, produit d’ajustements entre normes françaises, stratégies familiales et dynamiques postcoloniales.

Bibliographie indicative :

– Dupriez, V., & Wattiez, R. (2016). Chapitre 4. Niches éducatives, identités catégorielles et marchés scolaires. In Les écoles et leur réputation (p. 85 102). De Boeck Supérieur. https://doi.org/10.3917/dbu.drael.2016.01.0085

– Hjellbrekke, Johs., & Korsnes, O. (2013). Héritiers et outsiders : Sur la noblesse d’État norvégienne. Actes de la recherche en sciences sociales, N° 200(5), 86 105. https://doi.org/10.3917/arss.200.0086

– Rahman Khan, S., Audollent, D.-G., & Audollent, M.-B. (2015). La nouvelle école des élites. Agone. https://doi.org/10.3917/agon.kahn.2015.01

– van Zanten, A. (2009). Choisir son école. Stratégies familiales et médiations locales. Presses Universitaires de France; Cairn.info. https://doi.org/10.3917/puf.henri.2009.01

– Wagner, A.-C. (2020). La mondialisation des classes sociales. La Découverte.

Forum de l’Éducation ESDST’2026 — Hôtel Verdi, Gammarth (Tunisie)