Fabriquer l’école française ailleurs : normes éducatives, stratégies familiales et concurrence scolaire dans le réseau d’enseignement français au Maroc
Résumé
Cette communication propose d’examiner les établissements français au Maroc (EFM) comme un terrain privilégié pour analyser les reconfigurations contemporaines de l’éducation dans une perspective comparatiste et postcoloniale. Situés hors d’Europe mais porteurs d’un projet éducatif historiquement lié à l’État français, les EFM constituent un espace où se rejouent les tensions entre héritages coloniaux, circulation transnationale des normes scolaires et dynamiques locales d’appropriation.
Le public de ces établissements est majoritairement composé de fractions supérieures de la société marocaine, définies, dans une perspective réputationnelle (Hjelbrekke et Korsnes, 2013), comme des élites disposant de ressources importantes (Khan et al., 2015). Dans un contexte de mondialisation des classes sociales, ces groupes se caractérisent par l’essor d’un « capital culturel international » (Wagner, 2020), mobilisé comme ressource scolaire et comme horizon d’avenir pour leurs enfants. Cette dynamique soulève une question centrale : que deviennent les visées éducatives portées par les établissements français lorsqu’elles se déploient dans un espace marqué par des trajectoires historiques et des attentes familiales spécifiques ?
Mobilisant une enquête ethnographique menée dans quatre EFM entre 2023 et 2025 (observations, 73 entretiens semi-directifs auprès d’élèves, parents, enseignants et personnels), l’analyse met en évidence une tension entre :
1. les visées réflexives « universalistes » portées par les établissements en gestion directe (EGD), héritières de la tradition « émancipatrice » de l’école française (van Zanten, 2009) ;
2. les visées réflexives « situées » portées par les familles, orientées vers des projets de mobilité sociale et internationale largement déconnectés du modèle scolaire français.
Cette tension est amplifiée par la concurrence croissante d’établissements « partenaires » financés par des capitaux privés. Ne parvenant pas à attirer les élèves les mieux dotés scolairement, ces établissements développent une niche éducative (Dupriez et Wattiez, 2016) basée sur des visées « para-instrumentales » qui miment la performance scolaire tout en proposant des promesses éducatives plus flexibles. L’étude montre ainsi comment se fabrique un ordre éducatif local hybride, produit d’ajustements entre normes françaises, stratégies familiales et dynamiques postcoloniales.
Bibliographie indicative :
– Dupriez, V., & Wattiez, R. (2016). Chapitre 4. Niches éducatives, identités catégorielles et marchés scolaires. In Les écoles et leur réputation (p. 85 102). De Boeck Supérieur. https://doi.org/10.3917/dbu.drael.2016.01.0085
– Hjellbrekke, Johs., & Korsnes, O. (2013). Héritiers et outsiders : Sur la noblesse d’État norvégienne. Actes de la recherche en sciences sociales, N° 200(5), 86 105. https://doi.org/10.3917/arss.200.0086
– Rahman Khan, S., Audollent, D.-G., & Audollent, M.-B. (2015). La nouvelle école des élites. Agone. https://doi.org/10.3917/agon.kahn.2015.01
– van Zanten, A. (2009). Choisir son école. Stratégies familiales et médiations locales. Presses Universitaires de France; Cairn.info. https://doi.org/10.3917/puf.henri.2009.01
– Wagner, A.-C. (2020). La mondialisation des classes sociales. La Découverte.

Le Forum mondial sur l’éducation, tenu en mai 2015 à Incheon sous l’égide de l’UNESCO et ses partenaires, s’est conclu par la Déclaration d’Incheon pour l’Éducation 2030, un engagement historique de transformer la vie grâce à une nouvelle vision de l’éducation et à des actions courageuses et innovantes pour la réaliser. Le Cadre d’action Éducation 2030, qui établit cette nouvelle vision de l’éducation pour les 15 années à venir, a été adopté par plus de 180 états membres de l’UNESCO. Quatre ans plus tard, à la 9e Réunion mondiale de la Consultation collective des ONG pour Éducation 2030 (CCONG-Éducation 2030), qui s’est tenue en Tunisie en 2019, les organisations participantes ont affirmé que le monde est confronté à une crise éducative, causée par un manque de volonté politique, une faible priorisation de l’éducation et un financement insuffisant. De plus, elles ont constaté une tendance croissante à la commercialisation de l’éducation, ce qui contribue à creuser davantage les inégalités. Les systèmes éducatifs mondiaux ne semblaient pas respecter l’engagement pris dans le programme Éducation 2030. Le ministre de l’Éducation de la Tunisie d’alors avait, à la même occasion, souligné que la plupart des pays n’avancent pas suffisamment pour atteindre les objectifs fixés pour 2030. Il a appelé à une reconnaissance de l’importance stratégique de l’éducation pour toutes les nations et a encouragé la société civile à jouer un rôle majeur dans la mobilisation pour y parvenir.