Évaluer les compétences en développement durable à l’ère de l’IA : nouveaux outils et défis pour des apprentissages orientés action
Résumé
La convergence entre l’intelligence artificielle (IA) et l’éducation au développement durable (EDD) redéfinit profondément les exigences de la formation des enseignants. Dans un contexte mondial marqué par l’urgence climatique et la transformation numérique accélérée, préparer les formateurs à évaluer des compétences durables — complexes, multidimensionnelles et résolument orientées vers l’action — représente un défi inédit. Cette communication interroge les nouveaux outils d’évaluation disponibles, leurs limites épistémologiques et les implications pour la formation initiale et continue des enseignants.
Le cadre européen GreenComp structure les compétences en durabilité autour de quatre domaines interdépendants : incarner les valeurs de durabilité, embrasser la complexité, envisager des avenirs durables et agir pour la durabilité (Bianchi, Pisiotis & Cabrera Giraldez, 2022). Ce référentiel, adopté par la Commission européenne dans le prolongement du Green Deal, constitue aujourd’hui une référence internationale pour la conception de curricula et d’outils d’évaluation. Or, les travaux récents révèlent une tension persistante entre la richesse conceptuelle de ce cadre et la capacité des dispositifs évaluatifs existants à en saisir toutes les dimensions. Cependant, les approches centrées sur les connaissances dominent encore largement le paysage Ce déséquilibre reflète des présupposés épistémologiques profonds sur ce qui constitue un apprentissage mesurable en EDD, et souligne l’urgence d’une réforme des pratiques évaluatives en formation des enseignants.
L’irruption de l’IA générative dans les environnements éducatifs ajoute une couche supplémentaire de complexité. Dans son référentiel de compétences en IA pour les enseignants, l’UNESCO (2024a) définit 15 compétences réparties en cinq domaines — dont la pédagogie de l’IA, l’éthique et le développement professionnel continu — articulées autour de valeurs de durabilité et d’agentivité humaine. En parallèle, le référentiel de compétences en IA pour les apprenants identifie 12 compétences organisées en quatre domaines, notamment la conception de systèmes d’IA inclusifs et durables (UNESCO, 2024b).
Face à ces défis, des outils hybrides émergent. Les simulations numériques, les environnements d’apprentissage immersifs, les portfolios numériques et les systèmes de micro-accréditation par Open Badges permettent d’évaluer des compétences d’action et d’engagement difficiles à saisir par les épreuves classiques.
Sur le plan statistique, les enjeux sont éloquents. Selon l’UNESCO (2024a), moins de 30 % des pays ont formellement défini les compétences des enseignants en matière d’IA dans leurs politiques nationales. L’OCDE (2025), à travers ses nouveaux indicateurs sur les capacités de l’IA, souligne que ces technologies pourraient transformer fondamentalement le marché du travail dans les prochaines décennies, ce qui affectera profondément le rôle de l’éducation dans le développement des compétences (OCDE/CERI, 2025).
Cette communication propose un cadre analytique pour repenser l’évaluation des compétences durables en formation des enseignants, en articulant les apports de l’IA — personnalisation, analyse de données, feedback adaptatif — avec une éthique de l’évaluation orientée transformation et action. Dans une perspective interdisciplinaire et comparative, elle formule des recommandations pratiques pour les programmes de formation initiale et continue, en réponse aux impératifs de l’ODD 4 (Éducation 2030) et aux défis de la double transition numérique et écologique.

Le Forum mondial sur l’éducation, tenu en mai 2015 à Incheon sous l’égide de l’UNESCO et ses partenaires, s’est conclu par la Déclaration d’Incheon pour l’Éducation 2030, un engagement historique de transformer la vie grâce à une nouvelle vision de l’éducation et à des actions courageuses et innovantes pour la réaliser. Le Cadre d’action Éducation 2030, qui établit cette nouvelle vision de l’éducation pour les 15 années à venir, a été adopté par plus de 180 états membres de l’UNESCO. Quatre ans plus tard, à la 9e Réunion mondiale de la Consultation collective des ONG pour Éducation 2030 (CCONG-Éducation 2030), qui s’est tenue en Tunisie en 2019, les organisations participantes ont affirmé que le monde est confronté à une crise éducative, causée par un manque de volonté politique, une faible priorisation de l’éducation et un financement insuffisant. De plus, elles ont constaté une tendance croissante à la commercialisation de l’éducation, ce qui contribue à creuser davantage les inégalités. Les systèmes éducatifs mondiaux ne semblaient pas respecter l’engagement pris dans le programme Éducation 2030. Le ministre de l’Éducation de la Tunisie d’alors avait, à la même occasion, souligné que la plupart des pays n’avancent pas suffisamment pour atteindre les objectifs fixés pour 2030. Il a appelé à une reconnaissance de l’importance stratégique de l’éducation pour toutes les nations et a encouragé la société civile à jouer un rôle majeur dans la mobilisation pour y parvenir.