Concevoir des outils de sensibilisation pour soutenir l’amorce d’un changement : présentation d’un modèle
Résumé
Cette communication présente un modèle transférable pour guider le développement d’outils visant l’amorce d’un changement au regard d’enjeux sensibles en milieu scolaire. Il découle d’un projet doctoral dans lequel un outil de sensibilisation aux violences éducatives ordinaires en contexte scolaire a été développé. L’outil visait à rendre visibles les comportements violents du personnel scolaire envers les élèves qui sont banalisés, tolérés, voire encouragés parce qu’ils se veulent éducatifs (Gueguen, 2015). Il visait aussi à soutenir une réflexion, individuelle et collective, à cet égard, considérant l’influence négative de ces pratiques sur l’engagement des élèves (Montuoro et Lewis, 2018) et sur les climats de classe (Bérubé et Beaumont, 2022). Dans une perspective de gestion de classe, ces comportements des adultes teintent les interactions quotidiennes, notamment celles liées à la gestion des comportements d’indiscipline et le recours à des pratiques coercitives ou aux sanctions.
Le projet s’inscrit dans un contexte où le changement en éducation se heurte à plusieurs obstacles, dont la réticence des milieux (Brabant et Caneva, 2020; Draelants et Revaz, 2022), le décalage entre les résultats de recherches et les réalités des milieux (Galand et Janosz, 2020; Rycroft-Smith, 2022) et le manque de ressources (Bryk et al., 2015; Draelants et Revaz, 2022). Ainsi, nous nous sommes intéressées aux conditions qui soutiennent l’amorce d’un changement lors du développement d’une innovation pédagogique et avons misé sur deux approches complémentaires. Alors que la dynamique participative en recherche permet notamment de prendre en compte la diversité des contextes (Bryk et al., 2015 ; Savoie-Zajc, 2001) et d’intégrer les savoirs issus des milieux dans la conception des innovations pédagogiques (Clement et Vandenberghe, 2000; Gaudreau et al., 2021), miser sur le développement professionnel comme moteur du changement favoriserait l’engagement du personnel scolaire dans un processus réflexif (Dellisse et Galand, 2020).
Le projet a mobilisé des savoirs théoriques, empiriques et expérientiels ainsi que des points de vue scientifique et professionnel afin de concevoir un outil ancré dans la réalité des milieux. La démarche de recherche-développement a mobilisé des comités hétérogènes et a été documentée par des entrevues (n = 8), des comptes rendus d’essais (n = 6) et un journal de bord. Dans une perspective de modélisation, une analyse fondée sur la catégorisation conceptualisante (Paillé et Mucchielli, 2021) a permis d’examiner la réception du dispositif et d’identifier les conditions soutenant l’amorce d’un changement de pratiques.
Les résultats ont mené à l’élaboration d’un modèle qui articule quatre leviers : 1) rendre visible la problématique, 2) créer des espaces soutenant la réflexivité, 3) soutenir l’adhésion et l’agentivité, et 4) planifier la diffusion et la suite du changement. Ces leviers s’inscrivent dans une posture professionnelle caractérisée par l’écoute, l’humilité, la reconnaissance des savoirs pluriels, une réflexivité partagée et un leadeurship structurant.
Le modèle met en évidence que le changement au regard d’objets éducatifs sensibles s’inscrit dans un processus dialogique et graduel, nécessitant de soutenir l’amorce, la réceptivité et l’agentivité pour transformer les pratiques. Ses implications seront discutées pour soutenir son utilisation en formation initiale et continue en gestion de classe.

Le Forum mondial sur l’éducation, tenu en mai 2015 à Incheon sous l’égide de l’UNESCO et ses partenaires, s’est conclu par la Déclaration d’Incheon pour l’Éducation 2030, un engagement historique de transformer la vie grâce à une nouvelle vision de l’éducation et à des actions courageuses et innovantes pour la réaliser. Le Cadre d’action Éducation 2030, qui établit cette nouvelle vision de l’éducation pour les 15 années à venir, a été adopté par plus de 180 états membres de l’UNESCO. Quatre ans plus tard, à la 9e Réunion mondiale de la Consultation collective des ONG pour Éducation 2030 (CCONG-Éducation 2030), qui s’est tenue en Tunisie en 2019, les organisations participantes ont affirmé que le monde est confronté à une crise éducative, causée par un manque de volonté politique, une faible priorisation de l’éducation et un financement insuffisant. De plus, elles ont constaté une tendance croissante à la commercialisation de l’éducation, ce qui contribue à creuser davantage les inégalités. Les systèmes éducatifs mondiaux ne semblaient pas respecter l’engagement pris dans le programme Éducation 2030. Le ministre de l’Éducation de la Tunisie d’alors avait, à la même occasion, souligné que la plupart des pays n’avancent pas suffisamment pour atteindre les objectifs fixés pour 2030. Il a appelé à une reconnaissance de l’importance stratégique de l’éducation pour toutes les nations et a encouragé la société civile à jouer un rôle majeur dans la mobilisation pour y parvenir.