Transformer l’éducation pour promouvoir une égalité effective et construire une Tunisie juste et durable
Résumé
L’analyse des données statistiques relatives à l’éducation en Tunisie relève un paradoxe. D’un côté, un taux de scolarisation élevé fruit de la démocratisation et de la modernisation de l’enseignement par l’Etat indépendant, mais d’un autre côté des inégalités multiples et des disparités entre les régions, des taux élevés d’échec et d’abandon scolaires différenciés selon le genre et un recours croissant aux pratiques éducatives informelles (d’après l’enquête MICS 2023, il y’a un recul préoccupant de la scolarisation : D’un taux net de 92,2 % au primaire (contre 96,9 % en 2018), à 76,5 % au 1er cycle secondaire et à seulement 59,4 % au 2ème cycle secondaire. Ce phénomène est fortement marqué par les inégalités sociales et territoriales : au 2ème cycle secondaire, les enfants des ménages les plus pauvres n’affichent qu’un taux de 12,2% contre 59,4 % pour les plus riches, et le milieu rural reste nettement défavorisé par rapport au milieu urbain :22,8 % contre 41, 3%). Un tel constat s’explique en partie par la part relativement faible consacrée à l’éducation dans le budget de l’Etat qui ne représente que 13,7% de celui-ci et la part marginale consacrée à l’investissement (l’augmentation relative du budget de l’éducation de 8064 MD en 2025 à 8700 MD en 2026 a été destinée quasi exclusivement aux salaires puisque sa part relative recule pour la deuxième année consécutive, passant de 8,2 % (en 2024) à 6,0 % (en 2025) puis 5,5 % (en 2026). Il traduit l’incapacité de l’école tunisienne à jouer son rôle originaire d’ascension sociale (D. Mahfoudh, 1992). Ainsi, l’école connaît une double régression : Elle s’essouffle sur le plan interne tout en se coupant d’un monde en mutation.
Au-delà du constat, cette contribution s’articule autour de la problématique suivante : Traversée par les rapports de pouvoir et produisant des inégalités sociales en cascade, comment l’éducation peut reconnaître, valoriser et investir dans le potentiel que représente la diversité des apprenants, pour devenir un levier de transformation personnelle et sociale ?
La conférence ne propose pas de répondre à la problématique posée mais de réfléchir compte tenu du contexte tunisien actuel sur les possibilités de promouvoir l’égalité dans l’éducation afin de promouvoir l’égalité par l’éducation.
La promotion de l’égalité dans l’éducation suppose de permettre à tous les apprenants, quelles que soient leur origine sociale, leur situation économique, leur région ou leurs besoins particuliers de bénéficier d’une éducation inclusive et de qualité. Une approche fondée sur les droits de l’enfant et leur bien-être dépasse l’égalité d’accès pour ambitionner un environnement scolaire sûr et plus égalitaire. Elle met en œuvre son droit d’évoluer dans un cadre collectif (E. Plaisance, 2019). Elle suppose de privilégier des approches pédagogiques centrées sur l’apprenant prenant en considération ses capacités, ses besoins et notamment les différences liées au genre. Cette transformation passe également par une démarche participative associant les différents acteurs de la communauté éducative. Elle exige, en outre, de déconstruire les stéréotypes véhiculés par les programmes d’enseignement, de développer des programmes flexibles et interdisciplinaires, de concevoir des modalités d’évaluation adaptées tout en rationalisant leur fréquence et de renforcer une formation continue et de qualité des enseignants (M. Kohout-Diaz, 2025).
L’éducation est un puissant instrument de transformation de l’individu et de la société. En ce sens, la promotion de l’égalité par l’éducation suppose de concevoir celle-ci comme un processus d’émancipation permettant à chacun(e) de développer son autonomie, sa capacité de réflexion et son pouvoir d’agir, tout en favorisant la construction d’une citoyenneté active (sera interrogé le paradoxe de l’égalité filles-garçons en Tunisie: Les performances scolaires nettement supérieures des filles contrastant avec des inégalités dans l’emploi (Z. Dassi, 2026, L. Neji, 2024). Cette fonction transformatrice et autonomisante dépasse l’échelle individuelle pour atteindre celle de la société (UNESCO, Déclaration de la CI sur l’avenir de l’éducation 2022). L’éducation contribue à la construction d’une société plus juste, plus inclusive et plus durable en donnant aux individus les connaissances, les compétences et les valeurs nécessaires pour prendre part aux transformations économiques, sociales, environnementales et démocratiques.

Le Forum mondial sur l’éducation, tenu en mai 2015 à Incheon sous l’égide de l’UNESCO et ses partenaires, s’est conclu par la Déclaration d’Incheon pour l’Éducation 2030, un engagement historique de transformer la vie grâce à une nouvelle vision de l’éducation et à des actions courageuses et innovantes pour la réaliser. Le Cadre d’action Éducation 2030, qui établit cette nouvelle vision de l’éducation pour les 15 années à venir, a été adopté par plus de 180 états membres de l’UNESCO. Quatre ans plus tard, à la 9e Réunion mondiale de la Consultation collective des ONG pour Éducation 2030 (CCONG-Éducation 2030), qui s’est tenue en Tunisie en 2019, les organisations participantes ont affirmé que le monde est confronté à une crise éducative, causée par un manque de volonté politique, une faible priorisation de l’éducation et un financement insuffisant. De plus, elles ont constaté une tendance croissante à la commercialisation de l’éducation, ce qui contribue à creuser davantage les inégalités. Les systèmes éducatifs mondiaux ne semblaient pas respecter l’engagement pris dans le programme Éducation 2030. Le ministre de l’Éducation de la Tunisie d’alors avait, à la même occasion, souligné que la plupart des pays n’avancent pas suffisamment pour atteindre les objectifs fixés pour 2030. Il a appelé à une reconnaissance de l’importance stratégique de l’éducation pour toutes les nations et a encouragé la société civile à jouer un rôle majeur dans la mobilisation pour y parvenir.