Numérique, interdisciplinarité et écoresponsabilité : vers un nouveau paradigme du développement des compétences en enseignement supérieur
Résumé
Aujourd’hui, la double transition écologique et numérique remet en question les finalités, les méthodes et les pratiques pédagogiques de l’enseignement supérieur. D’une part, l’usage massif du numérique a profondément modifié les milieux d’apprentissage, les interactions pédagogiques et les compétences attendues des étudiants (Lebrun, 2015). De l’autre part, les mutations socio-environnementales successives ont levé le voile sur l’indispensabilité de former des futurs citoyens capables d’agir d’une façon responsable face à ces mutations. Cependant, l’intégration des outils numériques au milieu éducatif reste encore cloisonnée et centrée essentiellement sur la maîtrise technique de ces outils, sans être pleinement articulée avec les enjeux de durabilité et d’éducation écoresponsable (Kerruish, 2024). Dans ce contexte, l’interdisciplinarité est émergée comme une modalité pédagogique essentielle pour répondre à la complexité des défis contemporains, en développant des compétences collaboratives, mais sa mise en œuvre dans les cursus universitaires reste limitée (Morizot et al., 2023). Partant de ces constats, le développement des compétences ne se limite plus à une acquisition linéaire de savoirs disciplinaires, il exige aujourd’hui une articulation systémique de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être, mobilisés en situations réelles et dans des contextes marqués par l’incertitude, la complexité et la globalisation. Dans ce cadre, l’enseignement supérieur fait face à l’indispensabilité de repenser ses dispositifs pédagogiques afin de mettre en œuvre des parcours éducatifs qui combinent le numérique, les principes d’écoresponsabilité et les pratiques interdisciplinaires.
Cette contribution propose alors d’étudier les conditions théoriques et pédagogiques permettant d’articuler ces trois dimensions pour concevoir un nouveau paradigme intégré du développement des compétences. Elle s’appuie sur des recherches récentes comprenant la pédagogie critique du numérique (Köseoğlu et al., 2023), l’éducation à la responsabilité écologique (Wang et al., 2022) et les approches interdisciplinaires en formation (Vienni-Baptista et al., 2024). Une méthodologie mixte est envisagée dans notre recherche : une étude systémique de la littérature, une analyse conceptuelle structurée, et une expérimentation d’un dispositif pédagogique qui intègre des scénarios numériques collaboratifs orientés vers les enjeux contemporains.
Les résultats préliminaires de l’expérimentation suggèrent que l’articulation de ces trois dimensions favorise le développement de compétences en développement durable chez les étudiants telles que la pensée systémique, la coordination collaborative et la réflexion critique. Ces résultats affirment que le numérique, lorsqu’il est conçu comme catalyseur pédagogique plutôt qu’un simple outil technique, peut promouvoir le développement des parcours écoresponsables et interdisciplinaires.
Ainsi, cette contribution met en lumière l’importance de reconfigurer des pratiques pédagogiques dans l’enseignement supérieur pour répondre aux besoins éducatifs du 21ᵉ siècle, en dépassant les approches fragmentées afin de mettre en place un paradigme intégré du développement des compétences.

Le Forum mondial sur l’éducation, tenu en mai 2015 à Incheon sous l’égide de l’UNESCO et ses partenaires, s’est conclu par la Déclaration d’Incheon pour l’Éducation 2030, un engagement historique de transformer la vie grâce à une nouvelle vision de l’éducation et à des actions courageuses et innovantes pour la réaliser. Le Cadre d’action Éducation 2030, qui établit cette nouvelle vision de l’éducation pour les 15 années à venir, a été adopté par plus de 180 états membres de l’UNESCO. Quatre ans plus tard, à la 9e Réunion mondiale de la Consultation collective des ONG pour Éducation 2030 (CCONG-Éducation 2030), qui s’est tenue en Tunisie en 2019, les organisations participantes ont affirmé que le monde est confronté à une crise éducative, causée par un manque de volonté politique, une faible priorisation de l’éducation et un financement insuffisant. De plus, elles ont constaté une tendance croissante à la commercialisation de l’éducation, ce qui contribue à creuser davantage les inégalités. Les systèmes éducatifs mondiaux ne semblaient pas respecter l’engagement pris dans le programme Éducation 2030. Le ministre de l’Éducation de la Tunisie d’alors avait, à la même occasion, souligné que la plupart des pays n’avancent pas suffisamment pour atteindre les objectifs fixés pour 2030. Il a appelé à une reconnaissance de l’importance stratégique de l’éducation pour toutes les nations et a encouragé la société civile à jouer un rôle majeur dans la mobilisation pour y parvenir.