Vers une approche pluriverselle de l’identification des besoins étudiants dans l’enseignement supérieur québécois
Résumé
Dans le contexte de l’enseignement supérieur québécois, les politiques et pratiques en matière d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI) reposent largement sur la capacité des institutions à identifier les besoins des populations étudiantes et à y répondre. Or, cette opération constitue un enjeu majeur, dans la mesure où ces besoins sont à la fois variables, subjectifs, évolutifs et fortement contextualisés.
La présente proposition s’inscrit dans cette problématique en mettant en évidence une double tension. D’une part, les processus d’identification des besoins, qu’ils reposent sur l’auto identification des personnes étudiantes ou sur leur évaluation institutionnelle, comportent tous deux des biais et des limites. D’autre part, la singularité des parcours étudiants se heurte à la normativité des systèmes éducatifs, qui tend à invisibiliser certains besoins ou à en réduire la portée. Cette double tension s’observe particulièrement dans les dispositifs traditionnels, peu adéquats pour saisir la complexité des besoins étudiants. Ces dispositifs traditionnels tendent à fragmenter les expériences, à assigner les individus à des catégories ou à privilégier des normes qui, bien qu’orientées vers l’équité, peuvent paradoxalement produire des effets d’exclusion. Une telle situation soulève une question centrale pour l’EDI : comment penser la justice éducative lorsque les modalités mêmes d’identification des besoins contribuent à reproduire des formes d’exclusion ?
S’inscrivant dans une démarche réflexive et critique, cette contribution repose sur une analyse théorique du concept de besoin en éducation, nourrie par une posture située en pédagogie universitaire. Elle mobilise les apports de l’éducation des adultes ainsi que le cadre de la Conception universelle de l’apprentissage (CUA), qui oriente vers une structuration des besoins en trois dimensions : engagement, représentation et action expression.
La proposition repose sur une approche pluriverselle des environnements éducatifs, fondée sur une logique proactive, transversale et flexible, visant à intégrer la diversité des besoins dans l’ensemble des dimensions des systèmes éducatifs plutôt que de les traiter de manière compensatoire. Cela se traduirait par le décloisonnement des services aux personnes étudiantes, la reconfiguration des espaces et des ressources pédagogiques, ainsi qu’une redéfinition du rapport au temps et aux parcours d’apprentissage. Cette approche permettrait de créer des environnements non stigmatisants, favorisant le dialogue entre identités et la reconnaissance de l’intersectionnalité des expériences étudiantes.
L’intérêt de cette proposition pour le symposium et pour le colloque réside ainsi dans l’exploration d’une zone d’action encore peu problématisée de l’EDI : les processus d’identification et de reconnaissance des besoins. En mettant en lumière leurs limites et leurs effets systémiques, cette communication propose de déplacer le regard – de l’adaptation des individus vers la transformation des environnements éducatifs – et ouvre des pistes pour penser autrement la justice en éducation, en orientant les pratiques vers davantage de flexibilité, une reconnaissance accrue des individualités et une inclusion véritablement systémique.

Le Forum mondial sur l’éducation, tenu en mai 2015 à Incheon sous l’égide de l’UNESCO et ses partenaires, s’est conclu par la Déclaration d’Incheon pour l’Éducation 2030, un engagement historique de transformer la vie grâce à une nouvelle vision de l’éducation et à des actions courageuses et innovantes pour la réaliser. Le Cadre d’action Éducation 2030, qui établit cette nouvelle vision de l’éducation pour les 15 années à venir, a été adopté par plus de 180 états membres de l’UNESCO. Quatre ans plus tard, à la 9e Réunion mondiale de la Consultation collective des ONG pour Éducation 2030 (CCONG-Éducation 2030), qui s’est tenue en Tunisie en 2019, les organisations participantes ont affirmé que le monde est confronté à une crise éducative, causée par un manque de volonté politique, une faible priorisation de l’éducation et un financement insuffisant. De plus, elles ont constaté une tendance croissante à la commercialisation de l’éducation, ce qui contribue à creuser davantage les inégalités. Les systèmes éducatifs mondiaux ne semblaient pas respecter l’engagement pris dans le programme Éducation 2030. Le ministre de l’Éducation de la Tunisie d’alors avait, à la même occasion, souligné que la plupart des pays n’avancent pas suffisamment pour atteindre les objectifs fixés pour 2030. Il a appelé à une reconnaissance de l’importance stratégique de l’éducation pour toutes les nations et a encouragé la société civile à jouer un rôle majeur dans la mobilisation pour y parvenir.